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La révolte des actionnaires


II y a de la rébellion dans l'air, preuve que l'air du temps a bien changé dans le monde de la finance luxembourgeoise. Une association de petits actionnaires luxembourgeois, Investas, vient de porter plainte contre trois mastoydontes européens: Bertelsmann, RTL Group et GBL. Une initiative qui n'est pas isolée puisqu'elle fait suite à celle de deux investisseurs institutionnels, Audiolux et BGL Investment Partners. Ce que les uns et les autres réclament: que Bertelsmann, qui a racheté en juillet dernier les 30% du capital de RTL Group détenus par GBL (contre une participation de 25,1 % de son capital), applique le principe de l'égalité de traitement des actionnaires. En clair, que GBL ne soit pas le seul à bénéficier de la plus-value substantielle réalisée lors de l'opération, mais que l'offre soit étendue à tous.
II sera naturellement intéressant de suivre l'évolution de ces procédures judiciaires. Mais plus généralement, il n'est pas inutile de s'arrêter sur ce qui constitue une première dans le monde de la finance luxembourgeoise: l'ouverture d'une procédure judiciaire par des petits actionnaires s'estimant floués. Derrière ce fait que d'aucuns jugeront anecdotique, faudrait plutôt voir la manifestation d'une maturation sensible de la culture d'actionnaire au Luxembourg. Les investisseurs privés, auparavant cantonnés au registre des consommateurs de produits financiers, sont en train de vouloir se positionner comme dés acteurs à part entière. Une évolution avec laquelle les banques, et notamment les banques de réseau, vont devoir compter.
Ce changement d'attitude n'est pas survenu du jour au lendemain. L'un des éléments déclencheurs est certainement la loi «Rau» de décembre 1993, qui a incité les épargnants à investir en fonds d'investissement majoritairement placés en actions luxembourgeoises. Signe des temps: les comptes d'épargne, qui étaient autrefois généralisés, sont actuellement en voie d'extinction.
L'actualité financière luxembourgeoise a également été marquée ces dernières années par un certain nombre d'introductions en bourse, annoncées à grand renfort de publicité et durant lesquelles l'épargnant a été directement sollicité: SES, Utopia, Banque Degroof, Le Foyer, etc. Des perspectives de performance d'un côté, des taux d'intérêt bas de l'autre. Qui ne s'est pas laissé tenter?
Et puis, il y a eu les OPE - offres publiques d'échange. Cette fois, il fallait faire un choix: échanger ou non ses RTL contre des Audiofina, ses BIL contre des Dexia, ses BGL contre des Fortis? Difficile de prendre une décision, pour les non spécialistes. Mais après tout, les banquiers étaient là pour apporter leurs conseils. Et avait-on vraiment le choix?
C'est ainsi que se forge peu à peu une culture d'actionnaire, lorsqu'elle n'est pas héritée d'une longue tradition (comme dans les pays anglo-saxons) ou le fruit de privatisations (comme en Allemagne ou en France). Mais une culture ne s'affirme réellement qu'à l'épreuve des faits. Et c'est cela qui est en train de se manifester aujourd'hui.
II n'y a rien de surprenant à ce que la plainte d'Investas intervienne en pleine déconfiture boursière. Aux Etats-Unis, pays de référence de la culture d'actionnaire par excellence, plaintes et procès se multiplient depuis le début de l'année. On n'en est pas là au Luxembourg, mais le fait est que les investisseurs manifestent de plus en plus leur volonté de veiller au grain. Depuis l'annonce de la procédure engagée contre Bertelsmann, GBL et RTL Group, les demandes d'adhésion affluent auprès de l'association Investas. Les investisseurs manifestent leur mécontentement face à la dégringolade des cours de RTL Group, et plus généralement, ils expriment leur inquiétude sur l'avenir de leurs placements, alors que l'on annonce la fin progressive des fonds dits «loi Rau».
Dans ce contexte, les pouvoirs publics, aussi bien que les institutions financières, vont devoir répondre aux inquiétudes ou aux questions posées. Ainsi, la loi luxembourgeoise ne dispose pas encore de texte retenant 'expressément le principe de l'égalité de traitement des actionnaires. La Commission européenne a émis une recommandation en la matière, qui a été reprise par !a CSSF (commission de surveillance du secteur financier) dans un avis récent. Mais à ce jour, c'est encore l'incertitude qui prévaut.
Les institutions financières ont elles aussi un rôle à jouer dans ce débat. Beaucoup de petits épargnants sont aujourd'hui actionnaires. Ils n'ont pour autant pas encore acquis la culture de gestion du risque indissociable d'une gestion saine de portefeuille. C'est donc aux employés de guichet de faire passer l'information, et de prendre le temps d'étudier, au cas par cas, le niveau de risque maximum supportable par un client. Cela en toute indépendance au niveau de l'offre de produits.
La CSSF a émis, en août 2000, une circulaire précisant les principes à respecter par les banquiers pour agir loyalement dans le meilleur intérêt de leurs clients. Et visiblement, cette mise au point n'était pas inutile. Dans son dernier rapport annuel, l'organe de surveillance du secteur bancaire note qu'il a dû rappeler à l'ordre plusieurs institutions membres de la Société de la Bourse. II est évident que de même que les investisseurs, la place financière n'aurait rien à gagner à fermer les yeux sur un certain laxisme dans les standards de gestion.
MLR

Luxemburger Wort 17.09

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