Article PaperJam : Investas
Grand Entretien - Raymond Goebbels (Investas) :
"Il n'y a pas vraiment de
culture d'actionnariat"
Le nouveau président de l'association de défense
des actionnaires minoritaires, Investas, porte un regard sans complaisance
sur la situation des petits porteurs au Luxembourg.
Publié le 19.05.2006
Depuis le début de l'année, l'association de défense
des actionnaires minoritaires Investas compte un nouveau président
en la personne de Raymond Goebbels, 56 ans, qui a, derrière
lui, une longue carrière menée dans le secteur bancaire
et financier.
Commencé chez un agent de change britannique de la place,
son parcours s'est ensuite poursuivi pendant sept années
dans la salle des marchés de Bank of America Luxembourg.
En 1984, il rejoignit la Hessische Landesbank, pour le compte de
qui il développa l'activité de private banking. Il
resta en place jusqu'en 2003 dans ce qui devint, au gré des
fusions, la Bayerische Landesbank puis la Banque LBLux. Il décida,
alors, de se mettre à son propre compte, en fondant Sagilux,
structure prestataire de services de type family office, et en s'investissant
dans le gérant de fortune Eurinvest Partners.
Entré chez Investas en 2004, il en a été propulsé
à la présidence à la suite du départ
de Jean-Paul Hoffmann. Un nouveau statut pour lequel il ne s'enflamme
pas, loin s'en faut. «Je n'ai aucune ambition personnelle
en tant que président d'Investas et certainement pas d'ambition
politique non plus. Il y en a d'autres dans la famille qui le font…
(son frère n'est autre que le député européen
Robert Goebbels, ancien ministre socialiste de l'Économie
et des Travaux publics, ndlr.). J'ai d'autres objectifs dans mon
mandat et j'essaye de les réaliser. Et à un certain
moment, j'espère bien qu'il y aura un meilleur président
que moi pour reprendre le flambeau».
Monsieur Goebbels, comment devient-on président d'une
association comme Investas?
«Je connais depuis longtemps Jean-Paul Hoffmann. Il m'avait
sollicité il y a deux ans pour rejoindre le conseil d'administration
de l'association. Lorsqu'il a quitté ses fonctions, il nous
a fallu un certain temps avant de lui trouver un successeur, surtout
que nous cherchions initialement quelqu'un d'externe.
En tant que nouveau président, quels sont vos objectifs?
«Le premier d'entre eux est de parvenir à augmenter
le nombre de nos membres. Nous en avons actuellement 160 environ,
ce qui est notoirement insuffisant pour être représentatif
dans le cadre d'actions de lobbying.
Ensuite, je tiens à promulguer et développer la «culture
actionnariat» au Luxembourg. Nous avons également l'ambition
de pouvoir, à terme, davantage représenter les actionnaires
qui nous donneraient procuration lors des assemblées générales.
Dans ce cadre-là, nous sommes en train d'étudier avec
Euroshareholders la possibilité d'avoir des mandats transfrontaliers.
Enfin, l'un de nos autres buts principaux est d'obtenir un mandat
dans un conseil d'administration, afin d'y représenter les
petits actionnaires. Nous voudrions que cette possibilité
soit généralisée à l'ensemble des sociétés
cotées, comme cela est observé dans d'autres pays.
Il est toujours important d'avoir un garde-fou pour les actionnaires
minoritaires.
Par quel biais comptez-vous augmenter le nombre de membres
adhérents?
«Il y a plusieurs idées. Lorsque nous organisons des
conférences, par exemple, il convient de ne pas se limiter
à n'inviter que nos propres membres. Pour l'heure, je m'attache
principalement à mettre en place une infrastructure qui nous
permette d'être plus efficaces et je suis sur le point de
trouver un secrétaire général.
Investas ne fonctionne que sur la base du bénévolat,
que ce soit pour le collage de timbres sur les enveloppes ou les
think tanks.
Comment expliquez-vous que vous n'ayez pas su, jusqu'à
présent, réunir plus de membres?
«Je pense qu'il s'agit d'un problème d'esprit en général.
Au Luxembourg, il n'y a pas vraiment de culture d'actionnariat.
De plus, les Luxembourgeois sont plutôt des gens qui ne se
montrent pas trop. Pour vivre heureux, vivons cachés!
Avez-vous l'ambition qu'à terme, Investas puisse
fonctionner avec des salariés permanents?
«Ce serait en effet tout à fait envisageable à
partir du moment où nous aurions reçu un certain nombre
de mandats de la part des autres associations et que nous serions
présents dans les conseils d'administration. Évidemment,
nous sommes loin du DSW allemand (Deutsche Schutzvereinigung für
Wertpapierbesitz, ndlr.), qui compte une vingtaine de membres permanents,
dont une moitié de juristes.
Vous vous êtes engagé dans le cadre du litige
RTL Group, depuis 2002 (1). Où en est l'affaire?
«Nous attendons que le jugement soit rendu, le 12 juillet
prochain, par le tribunal d'arrondissement de Luxembourg. Lors de
la dernière assemblée générale des actionnaires,
à laquelle j'ai assisté, nous avons fait opposition
dans les votes. Nous avons notamment constaté qu'un fonds
d'investissement de type Loi Rau de la BCEE, a voté dans
le même sens que les gros actionnaires. Ainsi, d'un côté,
il vend des parts aux particuliers, mais de l'autre, il se place
avec les grands. Ce n'est pas très joli…
Nous estimons que ce type de comportement est contre-productif.
On ne peut que constater que les 10% d'actionnaires restant dans
le free float de RTL Group sont mal servis. Et j'estime que les
fonds d'investissement de ce type devraient, eux aussi, représenter
leur clientèle et non pas nager avec des gros… Je suis
d'ailleurs persuadé qu'un certain nombre de gens ne savent
même pas qu'ils sont actionnaires de RTL Group, via ces fonds.
Cela signifie-t-il qu'il y a un total manque de transparence
en la matière?
«Non, je parlerai plutôt de manque d'information. Je
présume que beaucoup de gens qui ont investi dans des fonds
d'investissement ne savent pas vraiment ce que c'est… Ils
ont acheté un produit qui leur a été vendu,
sans vraiment savoir quelle en est la substance.
Il s'agit là d'une culture qu'il serait bien de voir s'établir
au Luxembourg. Je pense qu'il faudrait, par exemple, clairement
faire connaître ces mécanismes dans les écoles,
surtout les écoles de commerce...
Avez-vous le sentiment que les choses ont vraiment bougé
depuis cette affaire RTL Group?
«Aujourd'hui, nous sommes effectivement dans une tout autre
situation qu'il y a deux ou trois ans et on ne peut que s'en rendre
compte avec l'OPA annoncée de Mittal Steel sur Arcelor. Dans
ce dossier, le gouvernement se trouve lui-même en situation
de petit actionnaire, avec ses 5,6% qu'il détient en Arcelor…
Sans la date butoir du 20 mai, à laquelle devait
être transposée la directive OPA en droit national,
pensez-vous que les choses n'auraient pas avancé?
«Il est vrai que même sans l'affaire Arcelor, Luxembourg
est, de toute façon, condamné à mettre cette
loi en place dans les plus brefs délais. Nous sommes au pied
du mur et on ne peut que le regretter. Nous en avions déjà
parlé avec le ministre du Trésor et du Budget Luc
Frieden, que nous avions rencontré en octobre 2003! Il avait
alors fait part de sa volonté de voir aboutir au plus vite
la loi sur les OPA...
Nous aurions également bien aimé être consultés
pour la préparation de cette loi OPA. Mais nous retombons
dans le problème d'une petite association qui ne fonctionne
que sur la base du bénévolat.
Comment expliquez-vous la lenteur dont a fait preuve le
législateur?
«Peut-être que dans le cadre du dossier RTL Group, l'État
était moins impliqué qu'avec Arcelor…
Quel regard portez-vous, justement, sur cette OPA annoncée
de Mittal Steel?
«J'ai assisté, début avril, à la présentation
faite par les dirigeants d'Arcelor à leurs actionnaires.
Leur analyse est tellement positive qu'il est presque légitime
que Mittal Steel soit intéressé à les racheter!
C'est en effet du parfum, mais le parfum a aussi parfois besoin
d'eau de Cologne (2)… Il y a d'ailleurs eu beaucoup de situations
dans le monde économique où c'est l'eau de Cologne
qui a repris le parfum…
Ce qui me gène un peu dans cette affaire, c'est ce collègue
français qui a créé un fan-club d'Arcelor et
qui a traité M. Mittal de pollueur. C'est un peu déplacé,
mais j'ai le sentiment que cela n'est pas venu gratuitement…
Sur le principe, vous ne semblez donc pas opposé
à ce que cette OPA se réalise…
«À partir du moment où cela se déroule
dans des conditions où les actionnaires minoritaires ne sont
pas maltraités, comme ce fut le cas avec RTL Group, je ne
vois en effet pas en quoi Investas aurait à intervenir. Il
n'est pas dans nos attributions de donner des conseils à
nos membres quant aux décisions qu'ils doivent prendre. Nous
sommes seulement là pour intervenir dans le cas où
il y aurait un quelconque abus envers les actionnaires minoritaires.
De toute façon, nous attendons de voir le document officiel
de l'offre avant de prendre une quelconque position sur la question.
Êtes-vous satisfaits, par ailleurs, de la loi OPA
qui a été votée début mai?
«À l'exception des petits desiderata que nous avions
transmis au ministre, il est évident que ce texte est une
bonne chose, puisqu'il est absolument nécessaire d'avoir
une vraie protection pour les actionnaires minoritaires. Ce fut
d'ailleurs un des arguments des juges dans le dossier RTL Group:
il n'y avait aucune base légale pour que les petits actionnaires
soient rémunérés de la même façon
que GBL ou Bertelsmann.
Comment souhaiteriez-vous travailler en plus étroite
collaboration avec les associations voisines comme l'ADAM en France
ou DSW en Allemagne?
«Nous avions représenté DWS, l'année
dernière, aux côtés des actionnaires minoritaires
chez RTL. Cela avait d'ailleurs fait un effet bœuf de voir
DSW représentée dans une A.G. de RTL, surtout vis-à-vis
de Bertelsmann…
Cette collaboration se fait de toute façon dans le cadre
de l'action Euroshareholders. Nous nous rencontrons assez souvent
à Bruxelles. Et je ne désespère pas de convaincre
Colette Neuville (la présidente de l'ADAM, ndlr.) de venir
au Luxembourg pour y tenir une conférence. Ce serait une
très bonne chose pour la promotion de notre action ici.
L'OPA de Mittal Steel sur Arcelor concerne un certain nombre
de pays en même temps. N'était-ce pas l'occasion de
travailler main dans la main avec vos homologues belges, français
et espagnols?
«Nous aurions en effet pu envisager de nous mettre ensemble
et d'adopter une stratégie commune. Pourquoi ne l'avons-nous
pas fait? Par manque de définition, manque de temps, de moyens,
de beaucoup de choses finalement… Mais il n'est jamais trop
tard pour bien faire. C'est, en tous les cas, un cas d'école
pour envisager, dans le futur, d'avoir plus de relations horizontales
entre les associations…
N'avez-vous pas le sentiment d'être un Don Quichotte
qui se battrait en vain?
«Il est certain que l'on peut en effet se considérer
comme tel à partir du moment où nous restons petits.
Tant que nous ne disposons pas d'une certaine force, c'est peine
perdue.
À partir de quelle taille estimez-vous que vous auriez
cette taille minimale requise?
«Nous nous attelons à atteindre la barre des 500 membres.
Évidemment, si nous parvenons à plus, ce serait encore
mieux! C'est un objectif, certes. Mais qu'il soit réaliste
et réalisable, c'est autre chose. Si nous voulons avoir une
certaine représentativité, il faut néanmoins
le garder en tête…».
(1) En février 2001, le groupe de médias allemand
Bertelsmann était devenu actionnaire majoritaire (à
67%) de RTL Group, à la suite d'un échange de participations
avec GBL, l'actionnaire «historique» belge faisant apport
de sa participation de 30% dans RTL Group en échange d'un
intérêt de 25,1% dans Bertelsmann. L'opération
avait valorisé l'action RTL Group autour de 180 euros, à
un moment où le cours «normal» flirtait avec
les 90 euros…
(2) Allusion aux propos de Guy Dollé qui avait déclaré
que les deux groupes ne tiraient pas dans la même catégorie,
Arcelor faisant du parfum et Mittal de l'eau de Cologne…
Jean-Michel Gaudron
PaperJam, 19 mai, 2007
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